Les asanas sont-elles des exercices comme les autres ?

02/03/2020

Les asanas sont-elles des exercices comme les autres ?

"Prioritairement les asanas sont des postures qui peuvent être tenues un certain temps en restant  stables et confortables"

Je suis de retour d’Inde où j’ai passé un séjour absolument extraordinaire au sein du plus ancien ashram du pays. Ce moment très « immersif » dans le pays du Yoga n’a pas fini de bouleverser ma vie tant l’intensité et la profondeur des pratiques viennent vous toucher au plus profond de vous-mêmes. Le yoga traditionnel, au-delà de l’attrait ou de l’aversion pour la pratique elle-même, soulève des questions universelles qui ne peuvent pas vous laisser indifférent.

Bien entendu, cette philosophie s’est beaucoup transformée depuis le texte fondateur du yoga de Patanjali il y a 2200 ans environ. Parfois pour le meilleur, car rien n’est figé et les connaissances scientifiques d’aujourd’hui peuvent, bien entendu, enrichir les pratiques d’hier. Parfois pour le pire, avec des modifications qui supposent une incompréhension ou une ignorance des bases même de la pratique. Mais, plus encore, avec une volonté de recréer un yoga plus sensible aux courants du marché et donc plus rémunérateur.

D’ailleurs, une véritable révolution se produit ces dernières années avec l’apparition de nombreux styles se revendiquant de la tradition. Tous les mois, nous voyons apparaître un nouveau yoga et un nouveau guru. Sur un paddle, dans un hamac ou dans une pièce surchauffée, le yoga devient « Yin » ou « Power »…bref, rien n’échappe aux sirènes du marketing, pas même la spiritualité.

Mais, de spiritualité y en-a-t-il vraiment ? N’est-ce pas plutôt devenu une succession d’exercices ? Car, à partir de la pratique originelle qui revendique trois asanas (postures) de méditation, les yogas naissants ont fait de l’enchaînement des postures leur unique vocation. 

Je rappelle, à titre informatif et de façon très brève, les huit piliers du yoga. Du moins au plus exigeant :

Les yamas qui sont les préceptes de vie dans nos relations avec les autres tels que la non-violence ou ne pas voler.

Les niyamas qui sont les préceptes de vie dans notre relation à nous-mêmes telles que les pratiques de nettoyage ou la constance.

Les asanas qui sont les postures, et qui n’arrivent qu’en troisième position. Elles sont un préalable à la suite mais ne représentent pas pour Patanjali une fin en soi.

Le pranayama qui représente les pratiques respiratoires (le contrôle du souffle)

Pratayarha qui est, en quelque sorte, la faculté de « retourner nos sens vers l’intérieur ». C’est accueillir ce qui vit en nous-mêmes.

Dhyana qui est la concentration

Dharana qui est la méditation

Samadhi qui est la réalisation ou la transcendance

Il faudrait consacrer au moins un article pour chacun des piliers de l’ashtanga Yoga, mais je tenais à vous en faire part, même très succinctement, pour que chacun d’entre vous qui enseignez le Yoga sans vraiment connaître les fondations de cette pratique, soit encouragé à se pencher sur cette merveilleuse tradition. Mais également à lire le yoga sutra de Patanjali, fondateurs du yoga, et à s’intéresser à la philosophie Samkhya concomitante.

Ce qui est donc devenu en Occident l’incarnation du yoga, les asanas, sont dans la pratique traditionnelle des éléments importants mais qu’on ne peut dissocier d’un ensemble bien plus conséquent. Rappelons-nous, à cet égard, du premier sutra de Patanjali qui définit le Yoga : «Yoga chitta vṛitti nirodha » ce qui signifie « Le yoga à pour but de diminuer puis de supprimer les agitations du mental ». Alors non, le Yoga ne nous propose pas de devenir acrobate, d’être plus « fit » ou d’avoir un fessier de haut niveau et il serait sans doute grand temps de s’en souvenir.

Car si le dessein du yoga dépasse largement le cadre des postures, arrêtons-nous tout de même sur ces asanas aux noms bien mystérieux :

Prioritairement les asanas sont des postures qui peuvent être tenues un certain temps en restant  stables et confortables. Car nous abordons ici sans doute ce qui différencie le plus une asana d’un exercice de fitness : la prise de conscience. Comme je l’ai rappelé précédemment, comment espérer supprimer les agitations du mental dans des postures où notre corps ne cesse de s’agiter ? Car la stabilité posturale est une voie vers la stabilité de notre mental. N’excluons pas, bien sur, les postures exigeantes mais réservons-les à celles et ceux qui sont capables de les exécuter dans des conditions favorables, car ce qui caractérise la qualité d’un pratiquant n’est pas la faculté de faire telle ou telle asana, mais d’être capable de se limiter et parfois d’y renoncer…en conscience.   

  • Les asanas « travaillent » sur les sensations, les perceptions et le mental.
  • Les asanas ont un rythme propre. On tient la posture pendant un temps progressivement de plus en plus long.
  • Les asanas, au sol, se pratiquent les yeux fermés pour mieux accueillir les sensations mais également pour ne pas se comparer avec quiconque.
  • Les asanas ne s’enchaînent pas mais il y a un temps de repos entre chacun d’eux. Il a pour but de nous permettre une prise de conscience de l’effet de la posture sur nous-mêmes, de « ce qui vit en nous ».
  • Sur les asanas, la respiration est fondamentale. Nous devons maintenir une respiration profonde.
  • Les asanas ne sont pas des combats contre soi-même mais s’effectuent avec soi, d’une façon « collaborative » et bienveillante.
  • Sur les asanas, nous sommes complètement attentifs et conscients que l’esprit et le corps sont des entités interdépendantes. L’un contribuant au contrôle et à l’apaisement de l’autre et inversement.

Il y a sans doute parmi ces notions, certaines d’entre elles qui sont parfaitement reproductibles dans le fitness, tels que la prise de conscience des perceptions. Les culturistes, par exemple, y sont très sensibles dans leur quête de localisation et d’accès aux sensations internes. Bien entendu, ils ne sont pas dans une démarche spirituelle cependant ils sont dans une quête du contrôle du mouvement assez comparable. Il en est de même pour la méthode Pilates, que je trouve pour ma part absolument pertinente, mais qui est, rappelons-le, un pillage de postures yogiques transformées afin que l’on puisse les reproduire « en répétition ».

Je ne peux que recommander à chacun, instructeur de yoga ou non, de s’inspirer des pratiques des asanas afin de permettre à ses élèves de prendre conscience de leurs perceptions et ainsi accéder au plus profond de ce qui se produit en eux sur le plan physique et mental. Ceci leur permettra de faire la part des choses entre la toxicité de certaines pratiques et de certains exercices face aux vertus d’autres.

Car si le besoin d’activités physiques qui a vu le jour chez nos pratiquants est un premier pas vers l’équilibre,  la conscience dans les exercices permet de contourner les intentions d’un « fit business » parfois bien peu préoccuper par les réels intérêts de celles et ceux qu’il tente de séduire.

Être conscient, c’est découvrir, chaque jour un peu plus, qui nous sommes vraiment, en se rapprochant de ce qui est vraiment bon pour nous.

 

 

 

 

 

Moins, moins, moins... Qui est-il vraiment ?